Marius Margot

L’atelier de Marius Margot fait partie de ces petits coins secrets que l’on découvre en pleine ville de Genève : derrière un portail, on traverse une petite cour pleine de plantes en pots et décorée d’une impressionnante glycine jusqu’à une vieille grange à très haute toiture.

Prenant tout un pan de mur, une toile monumentale, La rotation infinie – 2018, en cours de réalisation, nous accueille. C’est toujours un grand privilège de pouvoir observer une œuvre inachevée, celle-ci laissant apparaître quelques indices précieux sur le processus créatif de l’artiste.

Au cœur de la pièce, une deuxième toile, Techniques de Survie – 2018, celle-ci terminée, attends d’être exposée à Bâle pour les Swiss Art Awards. La troisième toile qui y sera présentée, Le plaisir d’étudier – 2018, est encore sous forme de croquis, et sera entièrement réinterprétée au moment de la réalisation en peinture.

L’artiste m’a montré quelques-uns de ses milliers de dessins à travers lesquels il s’adonne à une grande exploration de formes, ouverte sur un impressionnant univers de références. Le croquis de Le plaisir d’étudier était très intéressant à voir, car on devine déjà que le résultat final, la toile peinte, préservera cette allure d’étude préparatoire avec des vues de pieds sous toutes les coutures. De plus, les livres font référence à un autre aspect de l’étude, celle-ci plus théorique, relevant du développement de la conscience.

Le dessin est donc au cœur de son travail, et, en croisant plusieurs styles, il créé dans ses toiles des points de friction entre différents modes de représentations. Le personnage au premier plan de La rotation infinie – 2018 figuré par un autre style que le reste de la scène en est un bon exemple. Ainsi peint, ce visage bénéficie d’une surbrillance qui appuie sa position d’observateur externe. Ces différences, loin d’être dissonantes, offrent une cohérence finale sans compromis dans l’équilibre subtile entre les figures. Cultiver son environnement artistique, toujours à la recherche de nouvelles manières de représenter devient donc aussi important que la rigueur du dessin quotidien.

D’ailleurs, un projet de bande dessinée, Récits, en cours de production, se complète de deux types de narration, selon les termes de Marius Margot : «d’une part, une graphique, par la succession de profils anthropomorphiques et zoomorphiques avec des variations de styles et de techniques. Et d’une autre part, une narration plus classique avec textes et actions, qui, à travers une fiction, interroge, sur un plan métaphorique, le rapport d’un auteur/dessinateur aux codes de la représentation dessinée.»

La bande dessinée et le manga sont donc deux influences majeures, et d’ailleurs, même sans faire partie d’une histoire préméditée, les images de Marius Margot sont souvent des scènes très narratives. L’impression de plonger in medias res d’une histoire stimule énormément notre imagination de spectateur-trice, allant toujours plus loin que ce que peut supposer une image. D’ailleurs, l’artiste ne semble pas vouloir contrôler les interprétations que le public tire de ses peintures, et, loin de nous conduire dans une direction claire, les titres de ses toiles renvoient souvent à un niveau de lecture moins évident, afin d’ouvrir le champ des possibles.

On le ressent notamment dans Techniques de survie – 2018, un titre qui contre-balance la première impression de lutte violente de la scène, où un personnage à terre semble subir une attaque venant de l’autre protagoniste de la scène, une sorte de monstre d’inspirations végétale et « gigerienne ».

Scène de reproduction sexuée, 2017, acrylique sur toile, 150 x 190 cm

 

Pour preuve de la richesse des allusions et de l’univers de l’artiste, nous pouvons citer l’exemple des variations autour de l’Annunciazione – 1430 de Beato Angelico que Marius Margot a déclinée en quatre toiles présentées au centre d’Art Contemporain de Genève en 2017 : «Certains sujets ou manières de peindre évoquent le travail d’autres artistes, mais pour chaque peinture je me suis attaché à raconter quelque chose de différents ayant toujours un lien fort avec l’existence.»

Dans Scène de reproduction sexuée – 2017, Marius Margot a uniquement gardé l’architecture du tableau original, se caractérisant par trois espaces distincts. De la cour intérieure, il en a fait un bassin. Le thème de l’eau, m’a-t-il confié, lui est très agréable, car d’une étendue d’eau peu surgir n’importe quelle forme, libérée de la contrainte d’un ancrage dans le sol.

Dans cette toile, l’environnement aquatique est même poussé encore plus loin, étant donné qu’il ne se limite pas au bassin, mais englobe toute la scène. En effet, le courant brumeux pourrait représenter des œufs qui attendent d’être fécondé par une semence qui s’y mêlera selon un mode de reproduction aquatique reconnu.

Le titre lui-même semble refléter l’acte de création de l’artiste comme une procréation, ce qui fait bien écho au lien fort avec l’existence qu’il mentionne au sujet de cette série. De plus, la forme bleue, évoquant une tâche de peinture, qui remplace la figure originale de la Vierge Marie Immacolata, fait penser au Paysage fautif de Marcel Duchamp ou encore à la Sainte Vierge de Francis Picabia.

2016, encre sur papier, 29.7 x 21 cm

 

Le travail ne s’arrête pas à la réalisation matérielle des toiles, mais comprend également toute la mise en scène qui accompagne leur présentation. Et qu’on nomme art, une exposition personnelle qui a eu lieu en 2015 à Genève, présentait des caisses à roulettes dans lesquelles étaient rangées les toiles, comme des disques. Accessibles au public, qui les parcourait en les faisant défiler une par une, ces toiles manipulées par tout le monde remettent en question la sacralisation des œuvres que l’on accroche au mur. Art Bourgeonneux – 2014 constitue un mode d’accrochage également peu conventionnel où des peintures à l’huile emballées dans du papier bulle forment une nouvelle paroi sur laquelle sont accrochées des aquarelles, évoquant ainsi « les tourments de la décision » d’après les propos de l’artiste.

Lors de cette même exposition, Marius Margot a choisi de mettre en relation, par paires, différentes toiles peintes séparément – dont une série en noir/blanc préméditée et une autre improvisée en couleur – et a ainsi fait apparaître tout un jeu de correspondances entre elles.

Ces associations imprévues illustrent à merveille la notion de résurgence des idées qui accompagne un environnement artistique très riche. Tout ce qui fait partie du processus créatif intuitif d’un artiste est très complexe à décoder, et il est quasiment impossible de définir ce qui a été créé en toute conscience, dans un but précis, de ce qui relève d’une surprise chez l’artiste même. Les œuvres prennent tout leur sens une fois exposées ensemble, en créant une cohérence entre tous les indices que l’on a pu trouver dans chacune d’elles. Selon les propos de Marius Margot : «Une constante de mon travail est peut-être le désir de mettre en lien des dessins et/ou des peintures par un autre biais que l’unité stylistique.» à nous donc d’être attentifs aux indices qui permettront de découvrir ce qui tient toute son œuvre ensemble.

Texte: Bérangère Lepourtois

Publié dans le cadre du cours Tour de Suisse. L’art et ses institutions en Suisse, une collaboration entre l’Institut d’histoire de l’art de l’Université de Zurich, le Domaine d’Histoire de l’art de l’Université de Fribourg et l’Office fédéral de la culture, avec le soutien de la Fondation Boner pour l’art et la culture.